TEINDRE LE DRAP
BLANC
COULEUR SAFRAN
Sr Ishpriya [1]
Depuis le début de cette session, nous avons entendu sept exposés et cette pièce est remplie de mots exprimant des intuitions stimulantes et témoignant d’une grande et profonde connaissance. Il me semble dès lors, en ce moment, qu’il serait peu sage de ma part de tenter d’ajouter quelque chose à cette richesse.
En fait, mon intervention vise à rejoindre notre sujet à partir d’un autre angle. En effet, le chemin que nous suivrons n’est pas celui de la connaissance professorale ou de l’intérêt académique, mais plutôt celui du piéton de la vie ordinaire. Or je trouve intéressant le fait que, parcourant ce chemin au long de mon propre voyage de vie, je me rends compte que je suis arrivée au même point que la plupart des conclusions des grands exposés que nous avons eus : je sens une résonance en moi avec les horizons et les perspectives qu’ils ouvrent.
« Un chemin moins fréquenté »
Cependant, pour en venir à mon propos, le titre, « Teindre le drap blanc couleur safran », pourrait induire en erreur, parce que je ne vais pas faire de référence directe au rite d’initiation d’un sannyasin hindou. Si je devais donner maintenant un deuxième titre à cet exposé, je ne pourrais, me semble-t-il, qu’emprunter la formule bien connue : « un chemin moins fréquenté ». L’essentiel de mon propre voyage a consisté en ce chemin de transformation qui, dans le dialogue, comme je l’ai dit, est celui du piéton. Et ce chemin est largement méconnu.
Mais j’ai pris une conscience aiguë à la fin des dernières Assises en 1999, lorsque nous avons discuté cette possibilité de la double appartenance[2], que ce chemin moins fréquenté que j’ai suivi est d’une importance cruciale. Du moins, telle fut ma découverte. Dans cette discussion, nous nous demandions si ce serait possible pour des personnes d’agir en fonction de deux identités religieuses nettement différentes ou davantage, sinon simultanément, du moins successivement. Et la raison pour laquelle nous examinions cela si attentivement, c’est que nous nous rendions compte de ceci : s’il y avait des personnes douées de cette capacité, elles pourraient contribuer de manière inestimable au franchissement des barrières religieuses, orientant ainsi notre monde de violence en direction de la paix entre religions ; et ceci conduirait par voie de conséquence, on pouvait l’espérer, vers la paix entre les civilisations. Le monde entier applaudirait assurément et s’accorderait sur l’importance d’un tel dialogue interreligieux.
Mais plus je réfléchissais à la possibilité souhaitable de cette multiple appartenance, plus je prenais conscience que ce concept, tout en reflétant certains aspects de ma propre expérience, ne la recouvrait pas exactement. Il y faisait écho, mais je n’étais pas tout à fait à l’aise avec lui. Et en cherchant les raisons de ceci, j’ai découvert l’importance de ce « chemin moins fréquenté » qui ne concerne pas simplement la périphérie, mais bien le cœur même du dialogue interreligieux, en cette époque de crise.
Pour vous aider à le percevoir, je vais recourir à quelques images. Et j’aimerais présenter un événement très simple, comme un miroir qui pourrait donner à ce « chemin » un visage, un caractère.
Un des plus beaux temples hindous construits en dehors de l’Inde se trouve à Easton, un faubourg de Londres, que beaucoup connaissent. Depuis son inauguration, il y a quelques années, il est devenu non seulement un motif naturel de fierté pour la communauté hindoue, mais également, et de plus en plus, une attraction touristique pour les visiteurs de Londres. Il est clairement signalé et décrit dans les guides touristiques. Mais de plus, il sert régulièrement aux écoles pour une partie de leur programme culturel ou pour ce chapitre sur les religions comparées qui prend place dans les syllabus d’éducation religieuse.
Or il se fait que je me trouvais dans le temple de Easton, il y a environ deux ans. C’était le matin. Un groupe d’enfants de dix ou onze ans arriva pour une visite scolaire ; il n’y avait pas un seul visage originaire d’Asie, d’Afrique ou des Caraïbes, ce qui est assez inhabituel pour une école londonienne : sans doute venaient-ils d’en dehors de la cité. Cependant, leur professeur de religion les avait bien préparés et chacun arriva avec un cahier et un questionnaire à compléter durant la visite. Ils circulèrent avec respect et enthousiasme dans le temple, cherchant les réponses à leurs questions concernant la statue de tel ou tel dieu, etc., soulevant des questions auxquelles nous avons déjà fait référence dans ce Colloque. Ils apprirent aussi beaucoup, en posant des questions aux volontaires hindous qui aident à la conduite du temple. Une visite féconde, préparant bien les jeunes au dialogue interreligieux dans leur vie adulte. Mais il y a quelque chose qui leur échappa : assis par terre dans la foule aux côtés de son père, il y avait un garçon indien environ du même âge. Il était assis là, depuis avant l’arrivée des enfants. Ses yeux étaient fixés sur l’écran devant l’autel principal du temple, et il était attentif mais détendu, sans se laisser distraire le moins du monde par les enfants qui circulaient avec leurs questionnaires. Il attendait, comme moi, que l’écran soit enlevé pour l’arati de midi. Et quand le moment arriva, son corps bascula en avant, son visage et ses yeux s’illuminèrent de joie… et c’était Krishna !
Les enfants qui visitaient le temple regardèrent le rituel de l’arati ; ils ont continué à écrire des notes sur leurs questionnaires, et je suis sûre que leur visite au temple de Easton, ce matin-là, avait, comme je l’ai dit, posé de bonnes fondations pour le dialogue interreligieux, dans le sens où ils avaient appris quelque chose en termes de respect ; ils avaient plus de connaissance et de compréhension, et certainement plus d’enthousiasme. Tout ceci est essentiel pour le dialogue interreligieux, nous sommes bien d’accord là-dessus. Mais c’était une préparation à ce qu’un des orateurs d’hier appelait le « dialogue descriptif ». Cela ne les avait pas préparés pour le « dialogue de foi ». Si cela avait été le cas, ils auraient remarqué et ils auraient été fascinés par l’attention sans faille du garçon, sa capacité d’attendre en silence, sa joie lumineuse et le naturel avec lequel son corps exprimait son expérience intérieure.
C’est pourquoi, je me suis posé la question : dans notre tâche de dialogue, ne sommes-nous pas en train de perpétuer inconsciemment un dialogue interreligieux qui est plus proche d’un « dialogue descriptif », à travers notre type de recherche avec nos étudiants, nos élèves, dans nos paroisses, dans nos instituts culturels, etc. ? Et si nous sommes en train de le perpétuer, ne serait-ce pas, peut-être, parce que nous-mêmes, nous n’avons pas encore pris toute la mesure de l’impact qu’a eu sur les grandes religions notre monde de haute technologie, de grande vitesse et de réalité virtuelle, et où règne une intense injustice économique ?
Notons que les deux expressions anglaises « inter-religious dialogue » et « interfaith dialogue » (dialogue interreligieux et dialogue inter-croyant ou de foi à foi) sont souvent employées l’une pour l’autre ; j’ai remarqué, par exemple, dans le « Who’s who » des participants à nos Assises, que, même dans la manière de nous présenter, nous utilisions les termes de manière interchangeable. Pourtant, je crois qu’il nous faut établir une nette distinction entre les deux, comme pour les deux expériences dans ce temple hindou : l’une était « interreligieuse », l’autre aurait pu être «de foi à foi».
Quant à mon propre itinéraire, je me rends compte qu’il a été beaucoup plus concerné par le « dialogue de foi à foi» que par le « dialogue interreligieux », un exemple de ce que certains ont déjà décrit comme un dialogue des convictions, un dialogue de collaboration, ou un dialogue du cœur.
Tous les ingrédients de ces trois éléments entrent dans ce que j’appelle un « dialogue de foi ». Le terme ne m’enchante pas, mais je l’utilise parce qu’il est à notre disposition déjà ; peut-être trouverons-nous un autre pour le remplacer. Il implique que je dois définir mon usage du mot « foi », un peu comme dans le tea-party d’Alice au Pays des Merveilles : les mots vont avoir le sens que je décide qu’ils ont. Je prends « foi » au sens d’un simple ‘Oui’ à l’existence d’une Réalité Ultime, peu importe que cette Réalité soit décrite en termes d’un Dieu personnel d’une Révélation, ou d’un Tao, ou qu’elle ne soit l’objet d’aucune tentative de description d’aucune sorte. Le cœur de la foi est un ‘Oui’ ou un ‘Non’. Et nous nous souvenons tous, j’en suis sûre, de la manière dont Teilhard de Chardin a fait atterrir une discussion qui se prolongeait jusque tard dans la nuit, en disant simplement : « Messieurs, Dieu, c’est soit ‘Oui’, soit ‘Non ‘».
Par conséquent, ce que j’appelle le « dialogue de foi à foi » est basé sur la reconnaissance par chacun de cette expérience, dans l’autre, du ‘Oui’ de la foi, avec ses conséquences. Or il se peut qu’une connaissance de la tradition religieuse à laquelle l’autre appartient et dans laquelle son expérience de foi a grandi soit impliquée dans cette reconnaissance, mais il se peut aussi que non. Le dialogue se base sur la reconnaissance de l’expérience croyante de l’autre, mais c’est bien plus qu’une simple reconnaissance : il doit finalement éclater en un échange.
Dans les premiers temps de ma vie en Inde, le « dialogue interreligieux » était le seul niveau que je comprenais et dans ma relation avec un saint gourou hindou, Swami Chidanandaji, j’ai connu les premières émotions du dialogue interreligieux et de l’expérience de disciple. J’y allais avec mes questions, des questions intellectuelles sur les enjeux de sens et de compréhension, et puis j’y suis allée avec mes questions pratiques concernant sadhana, ou la pratique spirituelle. Et au fur et à mesure que notre relation s’approfondissait, je me suis trouvée en train de recevoir ses questions de compréhension et de signification religieuse. Un samedi matin, lors d’un rendez-vous avec lui où j’allais avec mes questions, son premier mot fut : « J’ai un problème avec Jean le Baptiste ». Eh bien, pensé-je, peut-être bien que moi aussi. Mais nous sommes partis de là. Et de fil en aiguille, cela devint une question de simplement m’asseoir et de recevoir son darshan, sa vision, sa présence. Mais tout ceci, c’était encore du « dialogue interreligieux ».
Un changement de compréhension survint, lorsque j’ai pu permettre à ma propre expérience croyante, à ma propre expérience de ‘Oui’ dans la foi, d’être allumée, enflammée, par son expérience de croyant et sa foi. Le « dialogue de foi à foi » venait de commencer et, tandis qu’il se poursuivait sous diverses formes, un changement radical s’opérait.
Je suis convaincue que le « dialogue de foi à foi» est essentiel, mais je le trouve très difficile à décrire. D’ailleurs, bien qu’il soit essentiel, on le néglige souvent. Alors, parce qu’il est difficile à décrire, j’ai décidé de recourir à une métaphore.
En cherchant une métaphore qui pourrait aider à clarifier ce que je suis en train d’essayer de dire, je me suis souvenue de quelque chose qui, pendant des années, avait été une de nos activités domestiques très régulières là-haut à Rishikesh : nos saris Khadi de coton blanc, nous devions les teindre couleur safran, de cette couleur de flamme des sannyasi ou sannyasini hindous. Nous achetions la poudre de safran au Triveni Ghat sur les rives du Gange. Il s’agit d’une teinture naturelle, mais avec l’aide d’un peu d’eau chaude, de citron et d’un peu de sel, nous pouvions transformer le drap blanc en ce drap couleur de feu que je porte. Toutefois, c’était une teinture naturelle, à la différence de la teinture chimique du drap que je porte aujourd’hui. De ce fait, elle ne résistait pas aux lessives répétées. Ou encore, si on mettait le tissu en plein soleil, la couleur passait : exposé au plein soleil, le tissu devenait presque blanc à nouveau ; mais jamais tout à fait blanc. Il y a toujours un soupçon d’orange qui demeure. Et si vous continuez à plonger le tissu dans la teinture, la couleur finira par tenir. On a changé la matière irréversiblement. La teinture a pénétré la trame. Quelque chose de neuf a été créé.
Or, si nous comprenons le dialogue, et c’est le cas, comme une communication allant dans les deux sens, et qui, si elle est authentique, impliquera certaines transformations au coeur de ceux qui dialoguent, alors cette métaphore peut s’avérer utile. Dans le « dialogue des religions », nous escomptons un changement dans la compréhension et l’appréciation, et souvent dans des attitudes fondamentales. Mais jusqu’à un certain point, ces changements demeurent réversibles. Avec davantage de connaissance et de compréhension, nous pouvons changer une attitude négative en une attitude positive et appréciative. Mais s’il nous vient une nouvelle information ou si nous nous rencontrons dans un environnement où les personnes sont en conflit, alors le changement du négatif vers le positif peut retourner vers le négatif de nouveau. Dans le « dialogue de foi », par contre, les changements qui se font dépassent le niveau de l’émotion intellectuelle et colorent la conscience de manière irréversible.
La conscience, il est vrai, est un terme très glissant ; j’en suis bien consciente. Le concept dont vous disposez en fin de compte dépend de la discipline académique avec laquelle vous l’approchez. Mais, pour la prendre d’un point de vue psychologique, la conscience réflexive est notre capacité essentiellement humaine de dialoguer avec nous-mêmes. Le tout premier dialogue, pour chacun d’entre nous, n’est jamais entre moi et toi, mais entre moi et moi. C’est à ce niveau que les choses changent de façon permanente et irréversible. Ceci, nous le savons tous ; nous connaissons tous le commentateur permanent qui réfléchit sur notre vie telle que nous la vivons. Nous savons que c’est là cette merveilleuse capacité humaine d’avoir conscience de sa propre expérience.
Dans la métaphore que j’ai utilisée, le drap blanc représenterait la faculté de conscience, ou la conscience de l’expérience, et la teinture safran représenterait l’expérience d’un pur ‘Oui’ de foi sans conditions. La pure foi serait le ‘Oui’ d’une foi de conviction, un simple ‘Oui’ à l’Absolu, libre de tout lien exclusif à une tradition religieuse quelle qu’elle soit, ou de toute dépendance restrictive par rapport à une culture spécifique.
Cependant, l’objection surgit rapidement selon laquelle notre conscience n’est jamais une tabula rasa et une expérience de foi non conditionnée n’est pas possible. Et il est difficile de se convaincre de la possibilité de décrocher l’expérience de foi des expressions et interprétations religieuses spécifiques. Je suis bien consciente, par exemple, que mon expérience religieuse de l’hindouisme est inséparablement liée à la culture asiatique de l’Inde, tandis que mon christianisme porte la marque d’une culture occidentale européenne. Néanmoins, le dialogue entre les deux m’a aidée à reconnaître la foi qui, en définitive, ne dépend ni de l’une ni de l’autre. Or le « dialogue interreligieux » implique inévitablement le dialogue sur la culture, la situation économique, l’histoire politique, l’identité communautaire, etc. Le « dialogue de foi à foi», par contre, tout en étant enraciné dans ces réalités quotidiennes, est libre de leur conditionnement.
Or une clef de cette conscience libre – ou conscience ‘blanche’ – est le voyage intérieur, le voyage par-delà le mental. Dans les Yogasutras, Patanjali décrit précisément l’état de méditation dans ces termes : c’est quand le mental se tient dans le vide de l’espace intérieur, quand la conscience est dans un état de vairagiya –littéralement ‘sans couleur’-, ou état de détachement. Aussi, le chemin est le voyage vers l’intérieur, jusqu’au fondement de la conscience, la Source. C’est dans ce « lieu où il n’y a rien ni personne », dans cet espace vide où il n’y a aucune personne (no one) et aucune chose (no thing), et où plus rien n’est perçu, que la perception change, que la conscience est teinte.
Mais nous sommes naïfs, si nous imaginons qu’il est facile d’être en ce lieu-là. Tout d’abord, on doit y être conduit et, en deuxième lieu, c’est un lieu que je peux seulement décrire comme un lieu redoutable où l’on tremble de terreur. Mais petit à petit, la conscience de la présence universelle de l’Absolu vous saisit comme la teinture dans le drap. « Voir le Soi en toutes choses et toutes choses dans le Soi », comme nous le dit l’Upanishad, cette attitude se trouve imprimée irréversiblement, comme la teinture, dans la trame même de notre conscience. Et à partir de cette perspective, le dialogue d’expérience de foi à expérience de foi peut avoir lieu.
Dans les échanges qui ont suivi l’excellent exposé de L.Ariarajah (cf pp. 2-15), on a évoqué cette citation : « Voir le Soi en toutes choses et toutes choses dans le Soi ». Mais j’ai eu le sentiment que, comme souvent, cette référence à « l’Absolu en toutes choses et toutes choses dans l’Absolu » a été balayée comme étant de la mystique, et une mystique pour des personnes d’exception. Et il me semble avoir entendu une réflexion du genre : « Tout cela est très bien pour la petite minorité, mais je m’occupe du ‘commun des mortels’ ». Pourtant, je sens que moi aussi je m’occupe du ‘commun des mortels’. A mon avis, on a peut-être ici une attitude qui a été vraiment une erreur majeure. Ce chemin très piétonnier est le chemin que nous avons écarté en le réservant aux personnes éminentes et spirituellement éclairées. Or il nous faut, au contraire, reconsidérer notre attitude à l’égard de la mystique en tant qu’expérience très quotidienne et nous demander pourquoi, cette expérience-là, précisément, est importante aujourd’hui.
Dans plusieurs interventions, lors de ces Assises, on a évoqué le fait que la voie du dialogue interreligieux devient plus difficile actuellement dans bon nombre d’endroits du monde, y compris l’Europe. Mais peut-être devons-nous réfléchir au fait que les gens ont de plus en plus de difficulté à consentir un ‘Oui’ inconditionnel aux enseignements de nos grandes religions du monde quelles qu’elles soient. Si nous ne pouvons pas accepter globalement l’enseignement des traditions croyantes, il nous sera extrêmement difficile de dialoguer les uns avec les autres, parce que nous sommes tous en train de dialoguer à partir de notre confusion et de nos incertitudes. Voilà une des raisons pour lesquelles l’expression « dialogue de foi à foi » est peut-être plus pertinente en ce moment.
En voici une illustration. Il y a quelques années, on a rouvert la synagogue de Graz en Autriche. Elle avait été détruite en 1939, nous savons tous pourquoi. On n’avait jamais déblayé les ruines de la synagogue et quand la décision fut prise de la rebâtir, nous avons eu un merveilleux échange de « dialogue entre croyants ». Les écoliers catholiques de la ville fouillèrent les ruines et les débris et récupérèrent les briques qui étaient encore entières et utilisables. Et nous avons utilisé ces briques dans la reconstruction de la synagogue. Et un geste fut posé par l’autre côté aussi. Comme il n’y avait pas assez de briques, le bâtiment fut complété avec du verre : la signification en était que ce qui autrefois n’avait pas été transparent dans les relations devait maintenant devenir transparent. Ce fut une merveilleuse expérience. Et la nuit où l’on ramena les rouleaux à la synagogue, au milieu de beaucoup d’émotion et de larmes et de réjouissances, le Rabbin de la synagogue, en s’adressant aux gens, leur dit à peu près ce qui suit : « Je regarde maintenant avec tant de joie, et je vois votre joie. Mais je me demande : dans vingt ans, qui sera ici ? N’est-il pas trop tard ? » Ainsi, tandis que nous allons peut-être visiter les gens qui se raréfient et la population vieillissante dans nos églises paroissiales, il se peut que nous nous posions la même question.
Pourtant, les possibilités d’un dialogue de foi augmentent, tandis que nous prenons la mesure de notre héritage mystique universel. Les avancées mêmes de la technologie et les découvertes étourdissantes de la physique, de la cosmologie, de la psychologie, etc., qui questionnent si radicalement l’autorité des enseignements des religions, nous orientent vers ce dialogue au niveau de l’expérience de foi, vers cette voie piétonne du dialogue.
Mais alors, pourquoi a-t-elle été si négligée ? Pourquoi est-elle devenue si peu importante ? C’est parce qu’il s’agit d’un dialogue sans mots, et nous sommes tous trop attachés aux mots. Swami Chidanandaji m’a dit un jour lui-même, à propos de ses rencontres avec Abhishiktananda – que tant d’entre nous connaissent – lorsque celui-ci venait le voir : « Qu’avions-nous d’autre à faire, sinon ouvrir nos bras et simplement rire de joie »…, comme le garçon dans le temple. Et j’ai moi-même fait cette expérience dans certaines rencontres avec Swamiji, lorsque la flamme de la foi qui l’habitait faisait un bond et venait allumer la mienne. Il n’y a plus à discuter ! Le dialogue est complet.
Ce dialogue peut n’utiliser que peu de mots, car le corps est un communicateur puissant et fiable. Or, dans tout dialogue, et surtout dans le dialogue entre traditions religieuses où il faut tant de sensibilité, nous avons oublié le langage corporel. Lorsque l’écran fut enlevé, le corps du garçon bascula spontanément en avant : la communication du corps est une communication vraie, elle ne ment pas. Si nous y prêtions plus d’attention, peut-être aurions-nous, dans nos rencontres interreligieuses, une indication très nette quant à la profondeur du dialogue en cours. Bon nombre d’entre nous ont observé telle jeune femme ou tel jeune homme d’Europe qui, après avoir rejoint le mouvement Hare Krishna, par exemple, s’habille en sari, avec le crâne rasé, ou le corps se balançant à droite, à gauche, au rythme du chant ; et tout, depuis le sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds, est en train de dire : il y a quelque chose qui ne colle pas. Je ne suis pas sûre que, malgré leur sincérité, ils soient entrés réellement de tout leur être dans les racines spirituelles à l’origine de leur mouvement. Quoi qu’il en soit, lorsque la rencontre se situe au niveau le plus profond de la foi vécue, le corps inévitablement s’en fait le témoin. Il montre, sans mentir, que nous sommes chez nous en nous-mêmes, chez nous dans notre chair, chez nous partout. Dans nos rencontres interreligieuses, nous avons souvent oublié que notre corps et nos paroles peuvent envoyer des messages contradictoires. Le « dialogue de foi à foi », quant à lui, n’autorise pas de faux-semblants.
Une autre raison encore de l’oubli de ce mode de dialogue est qu’il est trop dangereux. La voie simplement piétonne, nous nous en sommes rendu compte, est trop dangereuse. Pour la plupart d’entre nous, c’est une voie, d’Inconnaissance : une mise de côté, qui n’est pas un rejet, de tout ce à quoi on a déjà donné son assentiment intellectuel et émotionnel. L’expérience intérieure elle-même doit précéder les explications offertes par une religion. Autrement, et ceci se produit si souvent, nos efforts eux-mêmes pour comprendre la tradition religieuse de l’autre peuvent fonctionner comme une prophétie de l’auto-réalisation de notre propre expérience de foi et, de ce fait, bloquer notre expérience croyante et notre dialogue de foi. Le Chant de l’Oiseau peut ou bien focaliser notre attention ou bien nous empêcher d’entendre de nouveaux sons.
Nous vivons des temps exigeants, une ère d’un potentiel énorme, à la fois pour la découverte et pour la destruction ; la peur est notre maladie universelle. Elle est une tragédie plus universelle encore que la faim. Nous avons l’espoir que le « dialogue interreligieux » puisse nous aider, pour une part, à faire passer notre monde de la violence à la paix, en développant la compréhension et des attitudes de respect. Mais il nous faut nous rappeler que celles-ci peuvent toujours s’inverser. Le service que le « dialogue inter-croyant », le « dialogue de foi à foi», peut offrir à ce monde est de raviver la conscience de ce que « la personne qui voit toutes choses dans le Soi et le Soi en toutes choses … perd toute peur » : elle peut marcher dans le monde sans peur de l’autre. Quand l’absence de peur surgit de l’expérience de foi, elle est irréversible. Et une liberté irréversible est le plus grand cadeau que nous puissions faire à la société humaine aujourd’hui.
Nous sommes en marche vers un monde sans frontières. Nous avons vu les photos de notre planète prises de près de quatre millions de kilomètres dans l’espace : un minuscule point bleu. Nous avons vu des plans rapprochés de notre planète bleue, entre ici et la lune, et nous savons que notre monde est un monde sans frontières. Et nous devons apprendre à vivre dans un monde sans frontières. Nous devons apprendre comment dialoguer au niveau de la foi (conviction), sans toutes les choses qui restreignent et bloquent notre ouverture les uns aux autres, apprendre comment permettre à cette conscience au plus profond de nous-mêmes, à travers le dialogue dans la foi pure, de se laisser teindre sans peur irréversiblement.