GOUROU HINDOU - DISCIPLE CHRéTIENNE
Au début de mon exposé, permettez-moi de faire deux remarques qui paraîtront peut-être des conclusions mais qui seront comprises par toute personne spirituelle, quelle que soit sa religion.
Tout d’abord, dans le domaine de la spiritualité, et plus particulièrement dans celui de l’expérience spirituelle, les étiquettes ne comptent pas beaucoup. Elles peuvent être importantes, et elles le sont en fait, au niveau des institutions, des doctrines, des rituels, des théologies, mais si l’expérience spirituelle est définie ou contrôlée par elles, il doit y avoir quelque chose qui manque.
Ensuite, quels que soient le chemin spirituel et la religion, il est plus important – et dans un certain sens aussi plus difficile – d’être disciple que d’être maître. A l’origine, l’identité chrétienne ne signifiait rien d’autre que d’être disciple du Christ, le vrai maître et sadguru (le maître parfait). En Inde, un dicton dit qu’il est plus difficile de trouver un véritable disciple qu’un vrai gourou. Un gourou peut attendre et prier pour avoir des disciples sincères, ainsi que l’exprime déjà la très ancienne Taittiriya Upanishad (I.4.2).
Dans le domaine de la rencontre interreligieuse, nous trouvons des exemples historiques de disciples se mettant à l’école d’un gourou d’une autre tradition, intégrant ensuite ce qu’ils ont appris dans leur propre tradition, et devenant des maîtres de plein droit. Ils deviennent de la sorte des constructeurs de pont entre les traditions respectives. Abhinavagupta, par exemple, le plus grand philosophe et mystique du Cachemire (Xe-XIe s.), apprit non seulement de maîtres shivaïtes et tantriques, mais aussi d’enseignants bouddhistes et jaïns. Kabir, un tisserand musulman, prit comme gourou Ramananda, un dévot hindou de Rama. Si nous voulons des exemples, nous en trouverons beaucoup dans d’autres traditions religieuses, mais ce n’est pas mon propos ici.
Malgré cela, une crainte a existé – et existe encore – parmi des chrétiens et dans l’Église en tant qu’institution : celle qu’on puisse perdre sa foi chrétienne si l’on suit un maître spirituel d’une autre tradition. Même un exemple aussi récent et authentique que celui de Swami Abhishiktananda (Henri Le Saux) montre à l’évidence que des scrupules de conscience étaient profondément incrustés dans l’esprit de Chrétiens (surtout de religieux) qui acceptaient l’autorité d’un gourou hindou. Lorsque Abhishiktananda fut profondément impressionné par Sri Ramana Maharshi et accepta Sri Gnanananda comme gourou, et qu’il voulut relater son expérience, il eut tellement peur de la faire connaître dans des cercles catholiques qu’il garda son manuscrit secret et envisagea de le faire seulement publier après sa mort et de plus sous un pseudonyme. Et pourtant, sa vie spirituelle en tant que moine chrétien n’aurait pas atteint sa plénitude, s’il n’avait pas subi l’influence durable de ses gourous hindous.
Heureusement, les attitudes ont déjà commencé à changer de son vivant et ses livres purent être publiés, bien que certains bons Chrétiens pensaient, et pensent encore, qu’il était devenu Hindou. Je suis sûre que, là où il est maintenant, il rit de pareil problème !
Je ne veux pas dire du tout que l’on devrait effacer les différences, et Abhishiktananda était le dernier à le faire, car il ne cessa de combattre pour ajuster sa théologie chrétienne à son expérience advaïtique hindoue. Après tout, toute vie religieuse commence dans un contexte spécifique de foi et de théologie, car nous ne pouvons partir d’un vide. Bien que des expériences mystiques puissent être vécues hors des religions établies, elles ont cependant besoin d’une structure qui leur permette de devenir significatives et aussi fructueuses.
Nous parlons ici de rencontres interreligieuses au niveau personnel. A partir de mon expérience de 35 ans en Inde (et si je compte ma toute première visite, cela doit bien faire 40 ans), dans un milieu presque exclusivement hindou, je puis dire que la vraie rencontre interreligieuse se produit si l’on devient disciple, et même un maître spirituel ou gourou dans une autre tradition. Toute autre rencontre peut être de l’amitié, un échange d’idées intellectuel ou spirituel, ou des relations humaines normales, mais elle ne peut atteindre le cœur de la dimension spirituelle qui est, après tout, l’essence de toute rencontre religieuse. C’est en tant que chrétienne que je suis venue en Inde pour apprendre de l’hindouisme (inspirée par Swami Abhishiktananda et Raimon Panikkar). Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Apprendre signifie adopter l’humble position du disciple (et pas seulement prétendre l’être).
Mais la peur des Chrétiens et de l’Église par rapport aux gourous d’une autre tradition ne concerne pas seulement la théologie et la crainte de perdre sa foi originelle, elle concerne aussi les pseudo-gourous qui sont davantage connus en Occident à cause d’une propagande bien orchestrée. Cette préoccupation est certainement fondée. Plus haut est l’idéal, plus il peut être mal utilisé. Les vrais gourous qui correspondent à cet idéal élevé préfèrent rester cachés – à moins que leurs disciples ne choisissent de les faire connaître.
Le défi posé par le thème de ce Colloque naît de ce que l’on combine l’objectif et le personnel, ce qui est toujours risqué. Sur mon chemin spirituel, les deux furent toujours inextricablement liés : j’ai étudié ce que je cherchais d’une manière existentielle ; j’ai fait l’expérience de ce que j’étudiais, et j’ai étudié ce que j’expérimentais. Le Sivasutra, l’un des textes de base du shivaïsme de Cachemire, dit en un bref aphorisme : « Les étapes du Yoga sont pleines de surprises » (vismayo yogabhumikah, 1, 12).
A la question de savoir comment on choisit une tradition spirituelle particulière et comment on trouve le maître parfait, on ne peut répondre que dans les termes de cette tradition elle-même ; dans le cas qui nous occupe, dans les termes du shivaïsme du Cachemire : c’est seulement par grâce. Etant donné qu’une purification est nécessaire pour rendre digne et réceptif à la grâce, des périodes de souffrance, de mise à l’épreuve semblent faire partie de la voie. Mais la puissance irrésistible de la grâce de la rencontre avec le maître est d’autant plus grande. J’ai décrit, dans un autre contexte, les circonstances dans lesquelles j’ai rencontré personnellement Swami Lakshman Joo, le dernier maître du shivaïsme du Cachemire (1907-1991). Sans entrer dans ces détails biographiques, permettez-moi de décrire les implications spirituelles, surtout pour moi avec mon background chrétien. Ce que j’avais cherché, inconsciemment depuis mon enfance et de plus en plus consciemment dans la suite, surtout depuis mon arrivée en Inde (en 1963, j’ai rencontré Swami Abhishiktananda), pourrait être décrit, aussi bien en termes chrétiens qu’hindous, et la différence réside seulement dans l’interprétation : c’était la plénitude de la divinité, non en tant que concept ou qu’idéal lointain, mais réalisée en une personne, ici et maintenant. D’un point de vue théologique, les chrétiens diront que cela ne peut se trouver qu’en Jésus-Christ, et les Hindous diront que c’est le sadguru, le jivanmukta (‘libéré de son vivant’) qui l’incarne.
Je voudrais énumérer ici certaines caractéristiques du véritable gourou telles qu’elles sont décrites dans les Tantras et dans les textes du shivaïsme du Cachemire. Certains versets du Kularnava Tantra sont récités chaque jour par les dévots hindous, par exemple :
La forme du gourou est la racine de la méditation ; à la racine du culte sont les pieds du gourou ; la racine du mantra est la parole du gourou ; la racine de la libération est la compassion du gourou. Toute action dans ce monde est enracinée dans le gourou. Aussi longtemps qu’ils n’ont pas de dévotion à l’égard d’un maître parfait (sadguru), les êtres humains errent dans le samsara, souffrant toutes sortes de douleurs et d’illusions. Quand le meilleur des gourous se donne au disciple, celui-ci est libéré. Il ne devra pas naître à nouveau.
Le gourou est le père, le gourou est la mère, le gourou est Dieu, le Seigneur Suprême. Quand Siva est fâché, le gourou sauve, mais quand le gourou est fâché, personne ne peut aider . (Kularnava Tantra, chapitre 13, 13-14,16, 19, 49, trad. A. Padoux)
La nécessité du gourou est expliquée en termes incarnationnels :
Siva pénètre tout, est subtil, transcendant l’esprit, sans attributs, impérissable, comparable à l’espace, non-né, infini : comment pourrait-il être vénéré ? C’est pourquoi Siva revêt la forme visible du gourou qui, quand on lui rend un culte avec dévotion, accorde libération et récompenses.
Le gourou est le Siva Suprême lui-même, perceptible comme enfermé dans une peau humaine. Restant caché de la sorte, il accorde sa grâce au bon disciple. (Kularnava Tantra, 14, 51-52, 54)
Même les premiers Tantras étaient conscients qu’il était rare et difficile de trouver pareil gourou vrai et pur :
Nombreux sont les gourous qui dépouillent leurs disciples de leurs biens, mais il est difficile de trouver le gourou qui enlève les souffrances de ses disciples… Il n’est pas facile de trouver le gourou dont l’esprit est libre de toute distraction (ibid., 108-109).
Pour reprendre les termes d’André Padoux : « Il y a une présence réelle, active, toute-puissante et porteuse de grâce de la divinité qui existe dans, ou plutôt, qui est le gourou. Il doit être divin car dans le domaine spirituel, on ne donne pas tellement ce qu’on a, mais ce qu’on est ». (« The Tantric Guru » dans « Tantra in Practice », ed. David Gordon White, Delhi, 2001, p.42). C’est pourquoi :
Un gourou est l’homme dont le simple contact engendre une suprême béatitude. C’est un tel gourou que l’homme sage choisit, et non un autre. Vraiment, c’est simplement en le voyant que l’on obtient la libération (Kularnava Tantra 14, 110).
Sur la base des Tantras, Abhinavagupta, le plus grand maître de la tradition mystique et philosophique du shivaïsme du Cachemire (Xe et XIe s.), décrit les qualités et les dons du vrai gourou qui est « la racine de la connaissance ». Il doit posséder les sept caractéristiques suivantes:
Il confère l’initiation, explique les écritures, est rempli de compassion et incarne l’amour et la cordialité, il étudie et réfléchit sur les écritures, et il est un avec Siva, il distribue de la nourriture (bénie) et d’autres dons. (Tantraloka 23, 23)
J’ai lu cette description du vrai gourou après l’avoir trouvé et avoir reçu l’initiation, et j’ai été frappée par l’exacte correspondance entre l’idéal et l’incarnation vivante. Ceci illustre la tradition vivante qui est communiquée par l’initiation personnelle, « comme on allume une lampe à une autre lampe » (dipadipavad…, Tantraloka 23, 27).
Bien que l’initiation et la direction spirituelle soient strictement personnelles et directes, elles transcendent en même temps les limitations humaines des deux, gourou et disciple, parce que la puissance du gourou est totalement transparente au Divin. Abhinavagupta décrit cela clairement dans une de ses hymnes :
J’adore ce pur sadguru
Dont la nature est conscience,
Par la puissance spirituelle duquel
L’univers brille comme le chemin de Siva
Pour les dévôts.
(Abhinavagupta, Dehasthadevatacakrastotra, 4)
De toute évidence, pour moi, la relation avec mon véritable maître était, est encore, une question de grâce qui ne cesse pas avec la mort du gourou. Il ne me fut pas facile d’être acceptée par lui, mais une fois que cela advint, il n’y a pas de joie et de contentement plus grands. Selon les mots mêmes d’Abhinavagupta :
Ce bonheur absolu ne peut être comparé avec ce qui est expérimenté
A travers les richesses ou le vin ou même l’union avec l’aimée.
La naissance de la lumière ne peut être comparée
Avec la lumière d’une lampe ni avec celle du soleil ou de la lune.
La joie qui est ressentie lorsqu’on est libéré du fardeau
De la séparation (différence) accumulée peut seulement être comparée
Au soulagement éprouvé lorsqu’on dépose sur le sol une lourde charge.
La naissance de la Lumière est comme trouver un trésor perdu :
L’état d’universelle non-dualité.
(Anuttarastika, verset 4)
L’image d’être libéré d’un lourd fardeau correspond exactement à mon expérience avec le maître.
Mais qu’est-ce que cela signifie par rapport à mon identité chrétienne ? L’ai-je jetée par-dessus bord en me livrant à la tradition shivaïte en la personne de mon gourou ? Y eut-il des éléments de conflit ou de contradiction ?
Avant tout, je n’ai pas éprouvé le besoin d’abandonner mes racines chrétiennes, justement parce que, dans la tradition shivaïte, j’ai trouvé l’exaucement des mêmes aspirations chrétiennes : proximité et unité avec le Seigneur, expérience de sa présence dans tous les détails de la vie, dans l’univers et dans les autres êtres humains.
Ensuite, j’ai trouvé dans mon gourou, dans sa manière spontanée et pleine de grâce d’être et de se comporter avec ses disciples, des ressemblances étonnantes avec la façon dont Jésus traitait ses disciples. Elle découlait de sa divinité, sans rien d’artificiel ou de préconçu. Et ces ressemblances concernaient même les détails les plus concrets et sacramentaux, tels que le partage de la nourriture et de la boisson. Sans la moindre influence chrétienne et dans une fidélité complète à la tradition tantrique, Swamiji avait l’habitude de nous donner prasad de son calice et de son assiette, ce qui était une expérience totale de communion. Quand j’ai participé pour la première fois au grand yajna, ou sacrifice du feu, que Swamiji avait l’habitude de célébrer pour son gourou et qui durait la journée entière, j’avais l’impression qu’avant cela je n’avais jamais réalisé ce qu’était la Messe, mais qu’il y avait ici un sacrifice puissant, impliquant une totale remise de soi et une transformation, et culminant dans la réception de la nourriture bénie – la nourriture réelle étant le maître lui-même, s’offrant lui-même à ses disciples.
De façon semblable, plusieurs scènes des Evangiles prirent spontanément vie pour moi. La dévotion aux pieds du Seigneur, dont Marie Madeleine est l'incarnation, peut se comprendre vraiment dans un contexte indien de relation gourou-disciple. Les pieds, les empreintes ou les sandales du saint sont vénérés en Inde comme le signe de la présence réelle, comme un sacrement. Toucher les pieds du maître (pranama) est l’expression la plus profonde de la soumission et de la dévotion, ainsi que de la demande pour recevoir grâce et bénédiction.
La ressemblance la plus frappante est la transfiguration du Seigneur, quand sa divinité fut manifestée dans une lumière transparente à quelques disciples choisis qui purent la voir.
De son côté, jamais le gourou n’attendait de ses dévots qu’ils changent de religion, ainsi qu’il l’affirma clairement dans ses dernières volontés. Il avait des dévots musulmans et des disciples chrétiens et était totalement accueillant envers des gens en recherche, quel que soit leur background. Chaque fois que se présentait l’occasion de parler du Christ, il le faisait avec un amour et un respect profonds. Il n’y avait donc aucune raison pour la moindre tension entre une appartenance à la tradition shivaïte et la foi chrétienne.
Mais si, d’une part, j’ai trouvé un accomplissement de mes aspirations chrétiennes, qu’en est-il de l’expérience d’altérité, de différence ? Le shivaïsme du Cachemire est basé sur les Tantras que beaucoup de Chrétiens considéreraient comme incompatibles avec le christianisme. Selon mon expérience, il n’y a pas d’incompatibilité, et pourtant le caractère spécifique de la spiritualité tantrique est bien présente. Je pouvais bien accepter cette tradition spécifique à la fois dans la pratique spirituelle et en théologie, sans essayer de la réduire à un modèle chrétien. En fait, pareilles réflexions sont secondaires et l’expérience spirituelle est première. Une fois que l’on s’engage sur ce chemin, on en accepte naturellement toutes les implications, mais toujours sous la direction du maître qui sait le mieux ce dont on a besoin et ce dont on est capable. Chaque tradition spirituelle a sa propre cohésion interne et sa logique ; aussi est-ce une erreur de picorer quelques beaux aspects et d’ignorer la totalité et la cohésion à partir d’un point particulier. Alors cette tradition s’ouvre de plus en plus, comme un paysage qui se déploie à mesure que l’on parcourt vallées et montagnes.
Une autre question peut se poser dans ce contexte : la relation gourou-disciple est-elle unilatérale ou y a-t-il un échange mutuel ? Il est certain que dans la tradition hindoue, le gourou représente Dieu, et en ce sens, le disciple se soumet à lui ou à elle et attend tout du maître, non seulement un accomplissement spirituel, mais même la solution de problèmes personnels (dans la terminologie traditionnelle bhukti et mukti). D’une part, le gourou n’accepte un disciple que s’il le ou la trouve digne, réceptif, ouvert à la grâce et accueillant à ses enseignements. Dès qu’existe cette acceptation, il ne pourrait y avoir une unité et un amour plus grands dans n’importe quelle autre relation humaine. Le rituel de l’initiation, qui peut revêtir tellement de formes différentes dans la tradition shivaïte du Cachemire, exprime de façon précise cette relation intime, lorsque le gourou transmet au disciple même son prana, sa force vitale spirituelle.
Aussi bien en étudiant les textes sur l’initiation qu’en en faisant moi-même l’expérience, j’ai trouvé que les formes chrétiennes d’initiation – qu’il s’agisse du baptême, de la confirmation, de l’ordination sacerdotale ou de la profession monastique - telles qu’elles sont pratiquées aujourd’hui, restent bien en arrière et devraient être revitalisées par une rencontre avec les formes tantriques d'initiation.
Nous traitons dans ce colloque des « chemins de transformation », et dans les religions traditionnelles, l’initiation est le moyen le plus puissant de transformation, qu’elle soit conférée par un rituel ou d’une manière purement spirituelle. Les Tantras présentent ces deux possibilités, selon la capacité du gourou et la préparation du disciple. Mais dans ce cas d’une initiation interreligieuse, cela n’impliquait pas une conversion au sens de changement de religion, mais une transformation spirituelle. Au lieu de rejeter ce qui était là antérieurement, cette initiation l’approfondit et jette une lumière nouvelle sur les vérités de l’autre foi. C’est pourquoi, la réalisation atteinte dans cette tradition est appelée pratyabhijna, ‘reconnaissance’, ou plutôt reconnaissance du Seigneur, non dans le sens d'un souvenir, mais dans celui de réalisation de sa propre divinité, qui était toujours là, mais non reconnue.
Comment tout cela se reflète-t-il, après l’initiation, dans la relation personnelle entre le gourou et le disciple ? Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a un processus continu de découverte de nouvelles dimensions à chaque rencontre, dans chaque parole ou geste du gourou, dans son silence. Comme une mère qui surveille son enfant lorsqu’il commence à marcher, pour qu’il ne tombe pas, le gourou observe le moindre mouvement dans l’esprit du disciple. Tout ceci se passe à un niveau très subtil, souvent non dit, mais d’autant plus puissant. En effet, une fois que le gourou et le disciple sont devenus un par l’initiation, il existe entre eux une communication qui ne requiert pas beaucoup de mots.
Le signe d’une spiritualité authentique peut aussi se trouver dans la cohérence et l’harmonie entre le personnel et l’universel, entre les manières, méthodes et enseignements d’une tradition spécifique et leur validité universelle. Dans le processus spirituel, il y a un mouvement constant de l’un à l’autre. Ceci est une forme de dialogue intérieur.
Sans entrer davantage dans des détails personnels, j’aimerais conclure par un verset de l’hymne mystique Sivastotravali de Utpaladeva (IXe-Xe s.), l’un des plus grands philosophes du shivaïsme du Cachemire, souvent récité par ses adeptes :
Dans n’importe quel état d’être –
Vie, mort ou n’importe quoi d’autre –
Puissai-je vous vénérer constamment
Dans votre corps impérissable
Qui embrasse le monde entier
Et qui consiste dans le bonheur d’une conscience éternelle.
Sivastotravali 13.3
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Shafique KESHAVJEE, La princesse et le prophète.
La mondialisation en roman, Paris, Seuil, 2004, 298 p.
Ceux qui ont aimé lire Le roi, le sage et le bouffon de Shafique Keshavjee se réjouiront de découvrir son deuxième roman intitulé La princesse et le prophète. Pourtant il ne s’agit pas d’un conte de fées ou, alors, c’est au second degré qu’il faut l’entendre. Effectivement l’auteur, pasteur de l’Eglise réformée, excelle dans l’art de nous introduire à une vision en profondeur de « la princesse et de l’ogresse » que chacun recèle en lui.
Le sujet « en-jeu » est annoncé dans le sous-titre : la mondialisation. A travers l’histoire émouvante de personnages venant d’horizons sociaux et économiques radicalement différents et se rencontrant à Bombay – lieu éminemment symbolique des disparités et des injustices-, Keshavjee nous force à prendre le poids des conséquences dramatiques à tous niveaux que crée une mondialisation, pas forcément mauvaise en soi, mais « ogresse », car dévoreuse d’humanité lorsqu’elle est conduite par les seuls mots d’ordre du profit et du pouvoir.
L’auteur ne tombe pas dans les simplismes et les anathèmes faciles ; il répertorie avec rigueur toutes les données du problème, renvoyant même en annexe les analyses qui alourdiraient le récit, mais qui ne sauraient pas non plus être évoquées en deux traits de plume. Non seulement il nous présente avec beaucoup de clarté la complexité des choses, mais il a le rare mérite d’en soupeser les conséquences à long terme. Une des qualités de cet ouvrage est donc de nous amener à réfléchir sur un sujet austère, mais qui nous concerne tous, à travers un récit haut en couleurs et une intrigue palpitante qui maintient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page.
Soyons reconnaissants à Shafique Keshavjee de nous offrir ce beau livre en définitive plein d’espérance et qui se termine par une invitation à partager nos points de vue sur un site de l’internet, heureux procédé déjà utilisé au terme de son premier roman.
Benoît Goffin
[1] Exposé fait aux Assises Pastorales Européennes organisées par les Voies de l’Orient, à la fin du mois de mai 2003, à Bruxelles, sur le thème « Chemins de transformation : enjeux personnels de la rencontre ».