Extrait choisi:
Visiteur de prison
Marga Haya Oteiza

 
 

 Une expérience de méditation partagée avec des prisonniers 

C'est tous les jeudis matin que j'arrive à la prison de W. (Londres), pour m'asseoir pendant deux heures, de 9h30 à 11h30, avec un petit groupe que la société a qualifié de malfaiteurs, de criminels.

Ils sont de toutes races et cultures, croyants et incroyants. D'habitude ils sont peu nombreux, 3, 4, 6... Parfois parce qu'ils sont transférés dans une autre prison. Très souvent ils arrêtent, parce que ce n'est pas facile de continuer un effort qui ne rapporte pas une rétribution ou un avantage immédiat. Mais... « même pour une seule personne vraiment intéressée ça vaut la peine d'y aller... »

Chaque jeudi matin je passe neuf portes fermées à clé pour arriver à la V.P.U. (Vulnerable Persons Unit), c'est-à-dire, la section où ils restent enfermés, chacun dans sa cellule, 23 heures sur 24. S'il fait beau, ils peuvent marcher, autour d'une cour entourée de hauts murs de ciment, pendant trois quarts d'heure. S'il pleut, ils restent dans leur chambre. Ils ne voient pas de fleurs, de plantes, d'animaux ... sauf les chiens des gardiens.

Ce sont des « malfaiteurs », des « criminels »..., très souvent avec des condamnations pour agressions sexuelles. De là, et comme cela, ils viennent au cours de méditation, parce qu'ils en ont entendu parler, qu'ils ont lu quelque chose, parce qu'ils cherchent une autre liberté, puisque la société leur a enlevé celle qu'ils avaient.

Avant qu'ils n'y arrivent, je prépare la petite salle, enlève les chaises, nettoie le sol, étends les matelas et les « zafus », allume l'encens... et prépare mon âme pour les recevoir. Les premiers qui arrivent ont la chance de m'aider encore.

Le « bonjour » à chacun avec les mains en « gassho », nous dit réciproquement : « Toi, moi, nous sommes dignes de respect et de révérence... »

La salle est vraiment étroite, petite, sans chauffage et en haut une seule fenêtre, pour l'aération. Au centre de la salle, je mets par terre une serviette de papier, et sur elle, une petite bougie, un bâton d'encens et une fleur de mon jardin, si j'en ai; si je n'en ai pas, je ramasse des feuilles que les vents d'automne et d'hiver ont fait tomber par terre. Fleurs et feuilles je dois... les sortir de la prison à la fin de chaque session : il est interdit, rigoureusement défendu, d'apporter aux prisonniers quoi que ce soit.

Nous commençons par faire quelques exercices corporels, pour relâcher la tension, pour nous détendre.

Ensuite, 20 minutes de za-zen. Concentrés sur notre respiration, sentir l'air qui entre et qui sort par les narines. Souvent, avant de commencer, je rappelle que la méditation nous amène à « rentrer à nouveau chez nous », à nous aimer inconditionnellement ...

Après, nous faisons quelques minutes de « kin-hin », et encore 20 minutes de za-zen. Kinhin et 15' de partage. Nous terminons par la récitation des « quatre voeux » et le Gassho.

Pendant que nous sommes à méditer, à l'extérieur il y a des bruits : des portes qui claquent, des clés qui tournent dans les serrures et déchirent ces âmes, des cris partout...

Je me rends compte que je garde encore de la peur dans mon corps parce que, quand je quitte la prison, je me sens encore très souvent fatiguée...

A l'intérieur de la salle, il y a des moments où le silence est impressionnant... C'est une bonne chance d'être là.

C'est aussi impressionnant de voir ces hommes, ces « costauds » s'incliner là pour contempler une fleur.. .

Une fois j'avais apporté des capucines, à la fin ils ont voulu les manger... La porte était déjà entrouverte, c'était l'heure déjà, un autre détenu qui traversait le couloir a repéré ce qu'ils faisaient, a couru alerter les autres...: « Ils mangent des fleurs !»

Un autre, noir, très grand, m'a demandé si le za-zen pourrait être aussi « pour eux », les noirs, qui ne sont pas comme les « chinois », « calmes et obéissants ... ». Je lui ai répondu : « Viens voir... » Après quelques mois de pratique, il nous a confié qu'il avait l'impression d'avoir fait un long chemin, d'avoir traversé un pont entre ce qu'il était avant et ce qu'il était devenu, comme il se voyait maintenant... Quelques mois après, il a été transféré...

Un autre m'a dit que le fait de ne sentir jamais la pluie sur son corps lui manquait beaucoup...

Un autre, qu'il avait tué quelqu'un et maintenant il avait besoin, il le voulait, d'apprendre à se pardonner à soi-même.

Un hindou m'invita à voir son petit autel dans sa cellule. Il avait mis une image et une orange... et c'était devant cet autel qu'il faisait sa méditation.

Un autre participant corrige mon anglais (pas meilleur que mon français...) et quand, quelques jours plus tard, je redis correctement une chose, il me fait un signe de congratulation  !...

Ils souffrent beaucoup de solitude... de dépression, de désespoir... d'inquiétude pour ce qui peut se passer à l'extérieur, leur femme, leurs enfants... Leur intégration à la famille, à la société, trouver du travail quand ils quittent la prison... sont des moments durs qu'ils doivent affronter.

Je suis très reconnaissante pour cette expérience que je vis chaque semaine. Je suis heureuse de pouvoir m'asseoir avec les prisonniers..., les « malfaiteurs », les « criminels ». ..

Au fond de moi-même je découvre ce que nous avons en commun.

C'est « The Prison Phoenix Trust » qui m'a confié cette prison. Le PPT est une organisation qui essaie d'accompagner les prisonniers de plusieurs façons: répondre à leurs lettres, leur envoyer le livre de Bo Lozoff « Nous sommes tous dans une prison... », (« We're all Doing Time »), leur envoyer des professeurs de yoga et de méditation...

Voilà ce que je souhaitais vous faire partager ...

 

Marga Haya Oteiza