Extrait choisi: LES SOURCES HINDOUES D'UNE ARTISTE CHRÉTIENNE EUROPÉENNE
 
copyright Caroline Mackenzie

 
     Je dois beaucoup à l'Hindouisme. Je ne sais comment je pourrais m'acquitter de cette dette, si ce n'est en avouant que ma vie personnelle comme ma vision artistique ont été enrichies de manière incommensurable par l'expérience de la culture et de l'art hindous. C'est à travers l'art et les rites hindous que j'ai eu une première expérience du sacré et que j'ai appris à exprimer par la dévotion mon amour de Dieu. C'est un acharya hindou (maître d'enseignement religieux traditionnel) qui m'a conseillé de ne pas devenir une "sri vaishnava" comme j'en avais exprimé l'intention, mais plutôt "d'adorer le Christ chaque jour avec des fleurs". Il déclara qu'"un bon chrétien, c'est la même chose qu'un bon sri vaishnava". Son conseil m'amena à découvrir et, plus tard, à tenir en haute estime le courant appelé "inculturation", particulièrement tel qu'il s'est exprimé dans l'Eglise catholique dans les années 1970 à 90. C'est au milieu du petit groupe des théologiens, artistes et guides spirituels engagés dans l'inculturation que j'en vins à entrevoir la possibilité d'une communauté à la fois chrétienne et créatrice. C'est dans ce contexte que j'ai été reçue au sein de l'Eglise catholique en 1986. 

Afin de donner un arrière-plan à mes réflexions touchant à l'influence de l'Hindouisme sur mon interprétation de l'iconographie chrétienne, je vais les insérer dans le récit fertile en paradoxes de ma propre quête religieuse. Ayant reçu une éducation chrétienne dans une société où la religion n'est plus la référence majeure, je ne disposais pas d'un système de valeurs très clair pour guider ma vie. L'événement le plus enrichissant pour moi quand j'étais étudiante aux Beaux-Arts à Londres fut ma visite à la section indienne du British Museum. Ces sculptures "volées" à l'époque coloniale, me parlaient d'une manière que ne pouvait faire l'art "moderne" qui nous était enseigné. Elles fournirent, pour certaines de mes expériences intérieures, un langage symbolique concret. L'usage de formes animales et la prise en compte de vraies déesses me firent réaliser pour la première fois que notre humanité sous tous ses aspects pouvait être sacrée et créée à l'image de Dieu. En cela devaient être inclus les instincts et les émotions (l'animalité et la dimension féminine) tout autant que les valeurs plus "élevées" comme la connaissance, la méditation, etc. 

Cette réflexion suscitée par la sculpture hindoue m'a encouragée à étudier l'iconographie, les Ecritures et la philosophie hindoues. Finalement, en 1976, je suis allée en Inde et j'y suis restée pendant douze ans. A partir de ce moment, je perçois mon "parcours" comme divisé en gros en trois parties : six ans chez Jyoti et Jane Sahi à l'"Inscape Art Ashram", six ans à Melkote, une ville-temple hindoue, enfin sept ans depuis mon retour en Europe. Jyoti Sahi est un artiste indien chrétien dont l'oeuvre a joué un rôle marquant dans le développement de l'inculturation. Pendant mon séjour à Inscape, j'ai sculpté une série d'icônes hindoues en pierre. Je vais expliquer comment celles-ci constituent la base de toute ma production ultérieure. 

Pendant les années passées à Melkote, j'ai étudié le sanskrit avec l'acharya dont j'ai parlé plus haut. C'est durant cette période que j'ai réalisé que ma prévention vis-à-vis du Christianisme n'incluait en rien l'Evangile mais reposait plutôt sur un problème d'interprétation et de culture. Il en a résulté deux commandes pour des ashrams chrétiens. Je suis rentrée en Europe en 1988. Depuis lors, j'ai exécuté deux commandes publiques pour des églises catholiques. Cependant, c'est à nouveau en Inde, en 1994-95, que j'ai réalisé mon oeuvre la plus importante quand j'ai eu le privilège de pouvoir dessiner les plans de l'intérieur de la chapelle à l'ashram Ananda Matha, un monastère trappiste au Kerala. 

Vivant en Occident, j'ai ressenti une tension entre la culture de l'Eglise qui semble habituellement rigide et statique et la soif intense de symboles créatifs, de rites et de spiritualité profonde qui existe en dehors de l'Eglise. J'ai découvert que ma dévotion au Christ pouvait s'exprimer dans le cadre de l'Eglise tandis que mon imagination et ma créativité trouvaient place parmi ceux qui, "à l'extérieur", sont en recherche. Dans le cadre de l'"inculturation" en Inde, j'ai découvert la possibilité d'harmoniser ces deux aspects. C'est cette possibilité d'intégrer la dévotion chrétienne à une culture créative que j'aimerais développer en Europe quoique, pour le moment, je ne discerne pas de cadre théologique qui puisse en être porteur. 

Les sources hindoues 

Pour faire ressortir le processus de fécondation par-delà les frontières culturelles, je me concentrerai sur quelques exemples. Quoique la théologie m'intéresse, je suis avant tout une artiste. C'est par intuition que je découvre des correspondances entre symboles. Une image qui a marqué profondément ma psyché dans toute sa structuration interne, c'est Ranganatha, Vishnu reposant sur le Serpent cosmique (ill. 1). J'ai vu cette image pour la première fois à Mahabalipuram. J'en ai fait une sculpture en granit et plus tard en grès. Il m'a fallu plusieurs mois pour les réaliser l'une et l'autre. En voici pour moi les traits les plus frappants : une figure masculine dans une attitude d'apparente passivité et l'image positive d'un serpent. J'ai appris que lors de chaque "avatar" ou incarnation de Vishnu, le Serpent cosmique Ananta Sesha intervient pour lui apporter son aide. Ainsi, il devient Lakshmana, le frère de Rama et Balrama, le frère cadet de Krishna. Cette icône est à l'extrême opposé des héros tueurs de dragons de l'Europe où, par la violence, le dragon du mal doit être anéanti. Sesha, le serpent potentiellement venimeux, est transformé par sa dévotion pour son Seigneur. Sur la sculpture de Mahabalipuram, Vishnu tient un chapelet. Le serpent se transforme grâce à la non-violence et la contemplation. La passivité de Vishnu est créatrice. Sur certaines images, un lotus jaillit du nombril de Vishnu et Brahma, le créateur, est assis dessus.  Une autre image de la transformation de l'animal ou des côtés instinctifs du dévôt apparaît dans le Taureau Nandi (ill. 2). Le taureau apparaît faisant face au garbha griha (saint des saints) du temple de Shiva. Comme le serpent, le taureau représente un danger potentiel. Il est révélateur que la taureau ne se transforme pas en subissant la castration, car il garde toute sa vigueur potentielle ; bien plutôt, il devient paisible par sa dévotion à son Seigneur. En général, il a une patte relevée pour montrer qu'il est prêt à répondre à l'appel de son Seigneur à tout moment. Il est le "vahana" ou monture de Shiva et Parvati.

 

L'iconographie chrétienne 

Au fil des ans, à partir de mon séjour à Melkote, ces images ont réapparu dans des scènes de Nativité chrétiennes. J'en donne ici deux exemples : une gravure sur lino (ill. 3) et un vitrail (ill. 4). L'iconographie traditionnelle occidentale dépeint Joseph comme un vieillard assis loin de Marie et de l'enfant. Quelquefois on représente le boeuf et l'âne mentionnés dans l'Ancien Testament. En fait, aucun des récits de la Nativité ne mentionne l'âge de Joseph, ni ne donne une description détaillée des circonstances de la naissance. Ce qui laisse à l'artiste la liberté d'interpréter la scène de façons diverses. 

Si j'ai dépeint Marie dans la pose de Ranganatha, ce n'est pas pour tracer un parallèle entre les deux personnages. C'est plutôt que je vois un lien dans cette qualité de passivité créatrice. Marie, en acceptant la Parole Divine, donne naissance à Dieu. Son acceptation met en branle une transformation radicale par la non violence dans la relation au divin. L'image du Taureau couché près de l'Enfant et de Marie est une allusion à ce mouvement de transformation. Je ne veux pas signifier par là que c'est le taureau Nandi adorant le Christ. C'est plutôt que l'image s'inspire de Nandi comme symbole représentant la transformation des instincts naturels par la dévotion au sacré quelle que soit la manière dont il est compris par chacun. Comme je suis chrétienne, cette transformation peut s'accomplir à travers une totale dévotion au Christ. C'est ce que le taureau signifie pour moi ici. 

Dans toutes mes scènes de Nativité, Joseph est figuré jeune et impliqué dans le processus de la mise au monde. Dans la plupart des cultures asiatiques, le principe féminin et le principe masculin, le Yin et le Yang, la Yoni et le Linga sont vénérés conjointement. Par contraste, la théologie judéo-chrétienne, pour une grande part, accentue l'aspect masculin ou Yang et gomme l'aspect féminin ou Yin. Il y a souvent bien des peurs qui tournent autour du Yin ou de l'aspect féminin. Ce peut être une des raisons pour lesquelles Joseph est représenté vieux et loin à l'écart du lieu de la naissance. Ma façon de représenter Joseph dans le vitrail s'inspire en partie de l'image Linga-Yoni. Il apparaît au-dessus de Marie comme le linga s'érige sur la Yoni (Marie). A chaque génération d'artistes, les images s'inspirent des normes sociales en vigueur. Ainsi la prise en compte de Joseph reflète les habitudes des parents d'aujourd'hui où le père assiste souvent à la naissance de son enfant. 

Du point de vue théologique, cette prise en compte vise à souligner l'immanence du divin, le Christ en tant qu'Emmanuel : "Dieu avec nous". Ce qui invite à une relation de coopération avec la terre. Si on associe Marie au concept traditionnel de femme en tant que nature, l'Enfant est le don de Dieu et le don de la Terre. Joseph accueille ce mystère qui n'est créé ni par son ego, ni par sa volonté. Il se charge de ce qui n'est pas de lui. Il prend part aux processus de la nature avec crainte et révérence. C'est une caractéristique des systèmes de pensée orientaux où l'on collabore avec la nature plutôt que de la dominer et la manipuler, ce qui est plus typique des approches occidentales. 

L'image de Ranganatha a aussi inspiré la 14e station du Chemin de Croix : la mise au Tombeau (ill. 5). Voici une fois de plus l'idée de transformation par l'acceptation de l'obscurité. De même que Ranganatha accepte le serpent potentiellement porteur de mort, ainsi le Christ transforme la mort en l'acceptant, "même la mort sur une croix". Le tombeau est conçu ici comme une graine dont il va naître. 
La gravure sur bois "Père et Fils, Eté" (ill. 6), d'un genre en apparence plus profane, est également inspirée de la sculpture de Ranganatha. Bien que ce tableau n'ait pas au premier abord de contenu théologique, il est manifeste que le symbole du père est fondamental dans la pensée judéo-chrétienne. Très souvent on sent que cette image de Dieu est opposée à la création et au corps. Ici le corps de l'homme prend une dimension cosmique. Il fait partie de la création. Il est aussi vulnérable, nu et libre que son bébé qui est endormi à ses côtés. Dans son livre "Dieu dans la création" (SCM, 1985), J. Moltmann parle de prendre au sérieux "le repos du sabbat". Et certainement, le père prend grand plaisir à un tel repos ! 
  

Equilibrer les contraires 

Une autre icône hindoue qui a eu des répercussions durables sur mon oeuvre est celle de Shiva et Parvati, également appelée Umashankar (ill. 7). Cette sculpture donne une image claire et symbolique du divin sous une forme à la fois masculine et féminine. J'ai achevé cette sculpture de granit en 1979 et je me rends compte qu'elle réapparaît encore maintenant sous des formes diverses. La plus récente s'inspire du texte de Luc, XV, 4-10, l'histoire du Bon Pasteur qui cherche la brebis égarée et de la Femme qui cherche la drachme perdue (ill. 8). En général on représente le Bon Pasteur mais non la Femme. Bien que la Bible emploie de façon prédominante des images masculines pour exprimer Dieu, il est remarquable que, alors que Jésus garde un équilibre dans le choix des images, les artistes ont choisi celles qui étaient masculines et rejeté la contrepartie féminine. 
Ceci veut donc dire que le tableau ne nous parvient pas dans son intégralité. Jésus n'ajoute pas une histoire masculine ou féminine pour être complet mais son but est de contrebalancer la recherche active, extérieure du pasteur par celle plus intérieure et discrète de la femme. En faisant abstraction, dans l'iconographie, de la recherche de la femme, c'est non seulement la face féminine de Dieu que l'on perd, mais aussi le sens de l'intériorité qui l'accompagne. 

Pour une commande récente me demandant de dessiner l'intérieur d'un monastère trappiste au Keraba (au sud de l'Inde), j'ai pu concevoir l'espace sacré dans son entièreté comme un équilibre entre deux pôles complémentaires représentés par les symboles de la montagne et de la caverne, de la lumière et de l'ombre, du masculin et du féminin, etc. La chapelle a été dessinée par Sri M.V. Devan, qui est en fait Hindou. Il a construit une chapelle octogonale simple et belle (ill. 9). Elle donne l'impression générale d'un espace intérieur circulaire. L'étagement des toits évoque la ligne des montages environnantes (ill. 10). Le sanctuaire est un espace arrondi rappelant une caverne (ill. 11). 

 

Dans le cloître, le thème de la lumière et de l'ombre s'exprime dans l'image du lotus dont les racines pénètrent l'eau boueuse et dont les pétales s'épanouissent au soleil ainsi que dans celle de l'arbre conçu comme une croix qui fleurit, dont les racines s'enfoncent dans la terre noire et la cîme, au ciel. 
On a repris à nouveau cette idée dans l'image de Jonas sortant de la baleine sombre et du Christ qui apparaît comme un danseur à la sortie du tombeau. 
Dans la chapelle elle-même, trois paires de fenêtres constituent le fil qui mène au sanctuaire. Sur la gauche, se trouve une icône de Marie et à droite, un crucifix. Les douze fenêtres sont divisées en panneaux historiés s'inspirant de textes bibliques et séparés par des mandalas c'est-à-dire des formes circulaires construites autour d'un point central plus lumineux. Ces images ont pour objet de favoriser la contemplation et d'aider au processus d'intégration. Elles sont empruntées à une culture religieuse qui cherche la plénitude plutôt que la perfection. Il s'agit d'une tentative pour intégrer l'obscurité à la lumière et non s'arracher à l'obscurité pour atteindre la pure lumière. 

Les récits sur le côté gauche mettent en scène avant tout des femmes tandis que ceux sur la droite sont plus axés sur les hommes. Ainsi, sur la gauche, on voit la Femme courbée (Luc, XIII, 10-17), la Femme qui cherche la drachme perdue (Luc, XV, 8-10), la Samaritaine qui rencontre Jésus au puits (Jean, IV, 8-30) (ill. 12) et la Poule et ses poussins (Matthieu, XXIII, 37-39) (ill.12). 
Du côté droit, on trouve le Royaume de Paix (Isaïe, XI, 6-9) avec un yogi assis en méditation sur la sainte montagne (ill. 13), la Transfiguration (Matthieu, XVII, 1-8) et la parabole du Semeur (Matthieu, XIII, 3-23 (ill. 14). De ce côté, les montagnes que je considère comme des symboles masculins apparaissent deux fois tandis que les formes circulaires comme des cavernes sont plus sensibles sur la gauche. 

La zone du sanctuaire constitue le centre optique de la chapelle (ill. 11). On a tenté d'y symboliser l'union des contraires. Comme je l'ai mentionné ci-dessus, cette zone est circulaire à l'image d'une caverne. Le tabernacle est inséré dans une "montagne", réminiscence d'une fourmilière de l'Inde ou d'un tumulus celtique. Il est construit en pierres locales provenant de la rivière. En son centre, une caverne faite de granit taillé grossièrement dessine un microcosme. A l'intérieur de celle-ci, une boîte dont la porte est en métal poli, contient le Saint Sacrement. Ainsi on a une caverne qui enveloppe une montagne qui englobe une caverne qui contient le Christ lequel peut être interprété comme une montagne qui unit le ciel et la terre. Pour ses fidèles, il est l'"axis mundi", le centre cosmique de leur vie. Devant le tabernacle, se dresse un autel bas en pierre, en forme de double lotus. Il suggère la rédemption non comme une fuite du monde mais plutôt comme mouvement d'ouverture et d'épanouissement dans le Christ. 

Etre une artiste chrétienne européenne enracinée dans l'Hindouisme, qu'est-ce que cela signifie ? 

J'ai parlé au début de la nature paradoxale de mon cheminement spirituel. Le paradoxe le plus apparent est que je me suis sentie le plus "chez moi" dans le cadre de l'inculturation qui anime l'Eglise catholique indienne. Je ne suis pas la seule européenne à partager cette expérience. De grandes figures comme le Français Abhishiktananda et le Britannique Bede Griffiths se sont sentis le plus "chez eux" en vivant en Inde. J'avoue que je ne peux que difficilement comparer mon trajet au leur. Je ne suis pas arrivée en Inde en chrétienne. J'ai été plutôt évangélisée ou "convertie" d'abord à travers l'Hindouisme, puis grâce à l'inculturation. 

Je suis profondément reconnaissante des occasions qui m'ont été offertes d'apporter ma contribution d'une façon créative dans le contexte de la théologie de l'inculturation. J'ai été frappée par la façon dont mon imagination s'enflammait au contact des recherches menées par les chrétiens indiens avec qui j'ai collaboré. Ils sont à la recherche de leurs racines indiennes rejetées par les anciens modèles de la mission. Quant à moi, je suis en quête d'une culture chrétienne holistique. A un certain plan, nous avons beaucoup en commun. Dans un certain sens, moi aussi je suis partie d'un fonds hindou. Mais je reconnais aussi que mon expérience de l'Hindouisme est, sous maints aspects, différente de la leur. La plupart des chrétiens indiens ont grandi en contact direct avec l'Hindouisme dans la société. Ma première rencontre avec l'Hindouisme s'est faite, au contraire, à travers les symboles et les textes sacrés. C'est seulement après avoir passé sept ans en Inde que j'ai été confrontée directement aux règles régissant la pureté et la pollution. Je me souviens encore combien cela m'avait choquée.Il peut entrer pas mal de naïveté dans le regard que je porte et dans celui de beaucoup d'étrangers. Notre enthousiasme sans discrimination pour les rites hindous des hautes castes peut être une source de confusion dans les débats sur l'inculturation, surtout en ce moment où l'attention principale se porte de plus en plus sur les Dalits (ex-intouchables) et les tribaux (Adivasis). 

Je pense que je dois prendre mes responsabilités dans mes relations avec l'Hindouisme en tant qu'européenne vivant en Europe. Ici je m'inspire de la voie suivie par les Hindous qui ont trouvé une manière bien à eux d'intégrer certains traits qu'ils admirent dans le Christianisme. Plusieurs artistes hindous ou indiens comme Jamini Roy et Krishan Khannan ont représenté le Christ et des sujets chrétiens. On dit que la Mission Rama Krishna a été influencée par l'organisation des Jésuites. Beaucoup d'Hindous ont une image du Christ sur leur autel domestique. Ce sont tous des exemples de fécondation interculturelle et ils témoignent de la nature non statique de la culture hindoue. 

Je suis allée en Inde parce que la culture matérialiste dont j'étais personnellement imprégnée, ne me satisfaisait pas. J'y suis allée parce que j'étais pauvre aux points de vue religieux, spirituel et artistique. Je n'y ai rien apporté, sauf ma recherche et mes questions. J'ai le sentiment profond que ce que j'ai découvert en Inde (ce que, pour une petite part, j'ai essayé de décrire dans les lignes qui précèdent), fut pour moi une grâce. Dans l'Hindouisme et grâce à la théologie de l'inculturation, j'ai trouvé des réponses à mes questions d'européenne. J'ai découvert que le christianisme n'est pas rigide et statique, mais qu'il évolue continuellement. J'ai trouvé qu'il est possible d'intégrer l'imagination, la célébration ainsi que les formes les plus intérieures de contemplation. J'ai vu que l'immanence aussi bien que la transcendance pouvaient être exprimées par des symboles chrétiens. Il m'est apparu que les femmes tout autant que les hommes étaient réellement faites à l'image de Dieu. J'y ai perçu le sentiment que le Christ cosmique est vivant dans la création tout entière. Je n'aurais jamais pu faire ces découvertes dans un contexte chrétien sans l'apport de la théologie indienne. 

Pendant ces sept dernières années, depuis mon retour en Europe, j'ai été frappée par le caractère statique de la culture de l'Eglise, en dépit d'une certaine ouverture théologique aux autres fois. Il y a bien entendu des chrétiens occidentaux qui donnent des retraites zen et le séminaire John Main de 1994 a réuni le Dalaï lama et Laurence Freeman, o.s.b. Néanmoins la situation est très différente de celle vécue en Inde, parce qu'on ne fait pas autant appel à la culture pour s'exprimer en théologie/spiritualité de manière créative. Dans le même ordre d'idée, on n'accorde pas la même importance à l'incarnation dans ce qui s'exprime par l'art et l'architecture, l'ouverture aux autres religions n'y étant pas aussi visible qu'en Inde. 

En marge des structures de l'Eglise en Europe, ceux qui poursuivent leut quête intérieure à travers l'Hindouisme ou le Bouddhisme par exemple, tendent à s'ouvrir à l'ensemble de la culture qui sert de véhicule à la religion. Ainsi, ici, au Pays de Galles, les jeunes moines d'Occident dans l'ashram hindou dénommé "la Communauté des nombreux noms de Dieu" sont très heureux de chanter des bhajans (chants dévotionnels) en Sanskrit, de s'asseoir à terre et de rendre hommage au divin sous une forme féminine. L'ashram s'est construit à la manière traditionnelle indienne, en se développant autour d'un guru. Les bâtiments sont simples et ne donnent pas l'impression d'un ordre institué comme c'est le cas pour beaucoup de bâtiments monastiques occidentaux. Il y a plusieurs centres bouddhistes, tibétains et japonais ainsi qu'un ashram de yoga. En tous ces endroits, les occidentaux qui sont en recherche semblent se sentir inspirés par les formes culturelles différentes. Je puis très facilement le comprendre puisque ce sont les formes culturelles de l'Hindouisme qui m'ont aidée à éveiller mon imagination et à aborder de manière plus globale la vie religieuse. Parce que j'ai été en Inde, j'ai pu intégrer ces découvertes en retour dans une foi chrétienne influencée par l'inculturation, ce qui m'a permis d'entrer dans un ashram chrétien, de faire du yoga, de chanter des bhajans chrétiens, etc. 

La culture chrétienne en Europe 

Il existe un conte que l'on retrouve dans beaucoup de traditions, l'histoire d'un homme qui part en voyage à la recherche d'un trésor. Dans un pays étranger, il rencontre un autre voyageur sur un pont. Celui-ci lui raconte qu'il a vu en rêve un trésor caché dans une maison bien précise. Le premier chercheur reconnaît en elle sa propre maison et il rentre chez lui pour le découvrir. Pour quelque raison, il n'a pu le trouver jusqu'à ce qu'il ait accompli un long voyage. En Europe aujourd'hui, beaucoup sont disposés à s'imprégner de cultures et de religions non occidentales. En tant qu'européenne, j'ai été frappée par le potentiel de création présent dans le travail en collaboration avec des chrétiens réellement convaincus de la valeur du contact établi entre le Christianisme et les cultures et religions des Hindous, des tribaux, des dalits, des Bouddhistes et des Musulmans. Depuis Vatican II, l'idée s'est formée que l'inculturation est, pour les Indiens, parfaitement appropriée mais qu'elle ne représente guère une nécessité pour l'Europe et l'Amérique. Le fait bien établi que beaucoup d'occidentaux en recherche ont redécouvert la foi chrétienne dans des ashrams chrétiens en Inde n'a pas été pris au sérieux pour la suite de leur vie en Europe ou en Amérique. 

En tant que chrétienne européenne enracinée dans l'Hindouisme, j'aimerais m'engager dans une théologie et une culture en Europe où doit être possible également le type de contribution créative qui me fut possible en Inde. Il y a beaucoup à apprendre de la théologie de l'inculturation indienne. A partir de nos expériences d'européens, nous pourrions peut-être mettre en oeuvre une théologie d'interculturation en suggérant par là l'idée d'ouverture aux autres religions et aux autres parties de l'Eglise. Néanmoins ceci ne sera réalisable que quand nous ferons nôtre l'idée que nous, en Europe, avons des leçons et de l'inspiration à recevoir pour créer une culture chrétienne qui sera issue du contact avec des cultures et des religions non occidentales. Ceci nous conduira peut-être à réévaluer nos propres traditions celtiques et contemplatives et à établir des rapports nouveaux avec elles. Nous avons besoin de nous ouvrir à l'expérience, de pouvoir prendre des risques et d'être prêts à retirer des leçons de nos erreurs. C'est ce sens de l'ouverture à une progression à travers des débats sérieux sur la théologie et la spiritualité qui pourrait aider à créer une culture chrétienne pertinente en Europe.

 

Illustrations à l'exposition à la Cathédrale en 1996

1. Ranganatha Vishnou - étendu sur Ananta Sesha, le serpent cosmique 

2. Le Taureau Nandi 

3. Nativité avec taureau couché - gravure sur lino 

4. Nativité - vitrail 

5. Mise au tombeau 

6. Père et enfant - été 

7. Shiva et Parvati 

8. Le bon pasteur et la femme avec la drachme trouvée 

9. Plan de la chapelle de l'ashram Ananda Matha 

10. La chapelle d'Ananda Matha avec montagne 

11. La chapelle d'Ananda Matha - vue intérieure du sanctuaire 

12. La chapelle d'Ananda Matha - fenêtre en fer forgé - La poule et la Samaritaine 

13. La chapelle d'Ananda Matha - fenêtre en fer forgé - Le Royaume de Paix et l'oeil de la perception (en Sanskrit Cit) 

14. La chapelle d'Ananda Matha - fenêtre en fer forgé - la parabole du Semeur

 
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