Sur les voies de l’Orient…Le corps et ses langages : lieu de la rencontre

Redécouverte du corps…

Depuis une ou deux générations se dessine, dans la société européenne, un mouvement de redécouverte du corps. Il ne s’agit plus tant du corps sportif, athlétique et triomphant, tel qu’il pouvait être mis en valeur dans l’entre-deux-guerres. C’est une découverte moins spectaculaire, moins extravertie, plus diffuse : l’expérience du corps et dans le corps – masculin, féminin – se vit davantage dans la continuité avec les émotions, avec l’affectivité ; elle cherche à renouer des liens avec l’environnement, avec le cosmos ; elle est enfin – non sans résistances – l’amorce d’une reconnaissance des saisons du corps, de la petite enfance à l’être adulte, puis au grand âge.

…et traditions de l’Orient

Dans cette culture contemporaine marquée par le « retour » du corps, beaucoup d’Occidentaux, jusque dans nos communautés chrétiennes, se sentent pauvres de gestes et d’images, malhabiles pour « donner corps » à leur expérience et leur quête. Beaucoup souffrent de paralysie lorsqu’ils souhaitent célébrer ; ils restent sans voix pour transmettre convictions et valeurs. Les slogans sur l’épanouissement des corps et la libération des émotions accentuent encore ce sentiment d’impuissance ou de malaise.

Par ailleurs, à une échelle certes plus modeste et de manière plus sélective, les sociétés occidentales s’ouvrent depuis quelques dizaines d’années, à des traditions venues de l’Inde, du Tibet, de l’Extrême-Orient. Écoles de sagesse, enseignements philosophiques, chemins spirituels : hindouisme, bouddhisme, taoïsme… Mais aussi, plus ou moins directement inspirées de ces traditions, tout un éventail de disciplines et de pratiques : arts martiaux, savoirs médicaux, voie du thé ou des fleurs, musique et danse, langages rituels, travail sur l’imaginaire…

Au « Chant d’Oiseau », des Assises européennes

À l’interface de ces deux lames de fond, le corps et ses langages apparaissent donc comme le lieu d’une rencontre : rencontre entre chrétiens et hindous ou bouddhistes par exemple, que ce soit en Asie ou en Europe ; rencontre et dialogue, à travers eux, entre foi chrétienne et « voies de l’Orient ».

C’est autour de ce thème que les 4es « Assises Pastorales Européennes » se sont tenues, au Chant d’Oiseau (Bruxelles), du jeudi 9 au dimanche 12 novembre. À l’invitation de l’équipe des « Voies de l’Orient », elles ont réuni quelque 65 participants venus d’une quinzaine de pays. Tous étaient des chrétiens engagés de multiples façons dans la rencontre de personnes et de groupes vivant de traditions spirituelles de l’Asie ; beaucoup pratiquaient, depuis longtemps parfois, l’une ou l’autre forme de méditation ou de discipline orientale.

Le corps, ses langages

et la grâce de la beauté

Une quinzaine d’exposés ou de témoignages plus brefs permirent de découvrir ou d’approfondir la découverte de disciplines et de pratiques diverses : yoga, arts martiaux, calligraphie chinoise, peinture chinoise, danse classique indienne, « voie du thé » selon la tradition japonaise, chant dévotionnel indien… Lorsque ce fut possible, les participants s’associèrent à la démarche évoquée ou illustrée devant eux. Plusieurs intervenants firent part de leur expérience du corps, du geste et de l’image dans la pratique de diverses formes de méditation et de célébration, tout en éclairant le sens de ces démarches par les enseignements des écoles hindoues, bouddhistes ou taoïstes auxquelles elles se rattachent. Il fut encore question d’ateliers « art et spiritualité » ou de parcours proposés à des personnes qui redécouvrent le Christ et l’évangile après être passées par des voies orientales de vie spirituelle.

Ces exposés et témoignages alternaient avec des temps de débats et d’ateliers. Mais surtout, la vie partagée trois ou quatre jours durant, les conversations autour de la table, les plages de méditation silencieuse, les célébrations liturgiques furent importantes pour stimuler les rencontres et les échanges ainsi que pour intégrer en profondeur la richesse de tous ces apports.

Faiblesse et force

Qu’il s’agisse de yoga, de calligraphie ou de méditation, la recherche d’équilibre personnel et d’harmonie intérieure court cependant le risque de masquer une fuite de soi ou de la souffrance autour de nous. Dès l’introduction, où il ouvrait les dimensions du thème de ces journées, Bernard van Meenen (Bruxelles) attirait l’attention sur les limites et les failles de ce corps que je suis… sans pour autant m’identifier à lui, de ce corps qui n’est vraiment lui-même qu’en s’ouvrant à la présence et l’accueil de l’autre. Comme l’a montré l’exemple de nonnes de Sri Lanka, la méditation bouddhiste propose des pratiques qui aident à prendre conscience, par le corps et dans le corps, du caractère impermanent de toutes choses : la maladie, le vieillissement et la mort sont inscrits comme une loi dans notre constitution même. La sagesse est dès lors d’apprendre à vivre cette réalité avec un regard apaisé et réconcilié ; cette sagesse éveille une compassion active qui se porte au-devant des souffrances (et des joies) d’autrui. Dans son exposé, le Pasteur Jean-Claude Basset (Genève) proposa une relecture forte et lumineuse de l’expérience de Paul : « lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ».

La patience et le fruit

Dans l’apprentissage des diverses pratiques et disciplines, le facteur temps est incontournable. Même lorsqu’elles ne sont pas complexes ni trop techniques, elles exigent de la persévérance, des exercices répétés : c’est dans la durée que peut s’opérer une transformation intérieure ; seule une pratique patiente permet de (re)trouver progressivement le geste simple, la plénitude de l’attention, une spontanéité neuve. Et sans doute le temps compte-t-il davantage encore dans l’expérience et le cheminement d’un groupe ou d’une communauté.

Il n’y a pas, en particulier, de passage direct entre des disciplines orientales que pratiqueraient des chrétiens et une application immédiate à des modes de célébration ou des expressions artistiques qui conviendraient telles quelles à des communautés chrétiennes en Occident. Il faut en effet se méfier, au plan de la liturgie ou de l’art par exemple, de recettes trop rapides. Ce que plusieurs intervenants ont pu partager et même montrer a cependant permis de découvrir de manière convaincante qu’une expérience personnelle, une manière d’être, un esprit (un souffle !) imprègnent progressivement les comportements et animent toute forme d’expression, personnelle et communautaire.

Chrétiens asiatiques et chrétiens d’Europe

Certes, la rencontre avec ces voies de l’Orient est d’abord la responsabilité et la chance des chrétiens en Asie. Nous n’avons pas à nous substituer à eux, ni à les copier. Ils peuvent au contraire – à l’exemple d’Edmond Tang (Hong Kong) ou de Michael Amaladoss (Chennai, Inde), au cours de ces Assises – nous aider de leurs propres expérience et lumière. Mais des chrétiens d’Occident aussi peuvent, sans exotisme, nouer leur propre dialogue avec ces traditions et en retirer du fruit.

Le corps est notre interface avec le monde qui nous entoure, il est le lieu de nos rencontres avec d’autres croyants, avec des croyants autres et les traditions dont ils vivent. Il est en cela même un guide, un maître dont nous n’avons pas fini de recueillir les enseignements.

Jacques SCHEUER

Voies de l’Orient
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