Assises 2009 : « L’être humain, carrefour d’énergies »

Sur les voies de l’Orient…

L’être humain, carrefour d’énergies

Une inflation d’énergies
Énergie(s) : mot aujourd’hui presque magique. Mot qui se retrouve dans bien des domaines de la vie courante… et de la publicité : consommation croissante d’énergie et nécessité de diversifier les sources d’approvisionnement ou d’imaginer des énergies « alternatives » ; produits vitaminés et régimes divers pour la performance sportive, le rendement professionnel, la session d’examens, ou « tout simplement » pour se sentir bien dans sa peau ; pratiques multiples de mise en condition, de remise en forme, de lutte contre le vieillissement ou contre la déprime ; ambition (ou rêve ?) de capter des forces subtiles émanant de la terre ou du ciel ; à l’inverse, souci de se protéger d’énergies négatives provenant d’un environnement pollué ou d’un entourage dont le psychisme est lourdement chargé…

Puiser ou capter des énergies, les déployer, les purifier, les guérir : le terme est devenu banal. Bien qu’il soit passablement confus (ou à cause de cela ?), il semble s’imposer au carrefour du psychologique, du thérapeutique et du spirituel. Si donc tant parmi nous et autour de nous éprouvent le besoin de développer leur énergie intérieure ou d’être au contact des énergies telluriques ou cosmiques, est-ce illusion et désir de puissance ? Est-ce plutôt – et à quelles conditions ? – voie spirituelle, voie dans l’Esprit ?

Une invasion de pratiques orientales ?
Sur ce grand marché des énergies, les traditions de l’Asie, qu’elles soient indiennes ou chinoises, japonaises ou tibétaines, sont bien présentes. Que l’on se tourne en direction du yoga ou du taiji, de pratiques médicales ou de méthodes de méditation, un peu partout se retrouve cette idée fondatrice : l’être humain est un carrefour d’énergies. En lui se croisent et se nouent des énergies multiples : corporelles et affectives, psychiques et spirituelles, cosmiques ou divines. Y a-t-il là des ressources dans lesquelles les Occidentaux d’aujourd’hui peuvent puiser ? Et comment des chrétiens – en particulier des chrétiens européens – peuvent-ils se situer face à ce foisonnement ?

Des rencontres européennes
Organisées par les « Voies de l’Orient » avec le soutien d’une équipe internationale plus large, les 5es « Assises Pastorales Européennes » réunirent, du 12 au 15 novembre dernier, au Chant d’Oiseau (Bruxelles), environ 70 participants provenant d’une douzaine de pays : des chrétiens (catholiques, mais aussi orthodoxes ou réformés) qui se trouvent, de manières fort diverses, engagés dans la rencontre avec les traditions spirituelles de l’Asie, les communautés qui s’y rattachent ou les personnes qui y trouvent une source d’inspiration pour leur existence personnelle et spirituelle.

Derrière les pratiques, des conceptions de l’être humain
Il s’agissait tout d’abord, bien évidemment, d’explorer et de mieux comprendre ces traditions culturelles et spirituelles de l’Orient dans leur diversité. Du côté de l’hindouisme, la voie de la louange et de la communion avec le Seigneur selon l’école krishnaïte ou bien la voie plus philosophique et méditative de l’école tantrique connue sous le nom de « shivaïsme du Cachemire » ; du côté du bouddhisme, les enseignements et les pratiques de la « Doctrine des Anciens », telle qu’elle se transmet aujourd’hui au Sri Lanka par exemple, ou ceux de l’école Zen dans sa forme japonaise ; du côté de la Chine enfin, l’art de « nourrir et contrôler les énergies », notamment selon la tradition taoïste, et la pratique de divers arts martiaux comme chemin d’émancipation.

Pour aborder, interpréter et peut-être intégrer ces apports venus de l’Orient, les Occidentaux que nous sommes peuvent recourir notamment aux sciences humaines : l’éclairage de la psychanalyse, en particulier, révèle le jeu complexe des énergies de vie et des énergies de mort au plus intime de l’être humain ; l’étude d’un cas précis a permis en outre d’illustrer les contributions distinctes et complémentaires d’un processus thérapeutique telle que la psychanalyse et, en parallèle, d’une pratique telle que le yoga.

Transfiguration et résurrection
Pour se situer dans le panorama complexe des pratiques et des enseignements qui font une large place aux énergies, qu’ils nous viennent de l’Orient ou de l’Occident, pour y mettre un peu d’ordre et être capable de discernement, le chrétien est renvoyé aux ressources de sa propre tradition. Dans le même mouvement, la découverte et peut-être la pratique de certaines voies de l’Orient le conduisent à jeter un regard neuf sur ses racines chrétiennes. En témoignèrent d’abord deux exposés sur les textes de Sagesse du Premier Testament et sur le Christ danseur (combien de chrétiens aujourd’hui soupçonnent-ils la présence de cette image chez certains Pères de l’Église ?). Mais deux autres contributions, nourries de l’Orient chrétien et du patrimoine de l’Orthodoxie, furent particulièrement appréciées : partant du récit évangélique de la Transfiguration du Christ, elles développèrent le thème des « énergies incréées » : l’Esprit du Christ ressuscité transforme certes les cœurs mais transfigure aussi les corps et la création tout entière. Ceux qui vivent du Christ et dans le Christ sont appelés à faire rayonner ces énergies « résurrectionnelles » dans toutes les dimensions de la société : politique, économie, justice, culture…

Tisser un réseau
Les « Assises » ne se réduisent pas à un programme de conférences et de débats. Des ateliers de pratiques (chant méditatif, yoga, arts martiaux), des échanges en petits groupes, des rencontres en soirée autour de thèmes particuliers, des temps de méditation silencieuse et de célébration, sans oublier, tout au long de ces trois ou quatre journées, les rencontres informelles à table, au jardin ou autour des stands de documentation : tout cela contribue à ce que se tisse patiemment, modestement, un réseau qui va en se ramifiant à travers l’Europe : des chrétiens qui, dans leur lieu de travail, leur ville, leur abbaye ou leur diocèse, se sentent parfois bien seuls à porter le souci de cette rencontre avec les traditions de l’Orient ont ainsi l’occasion de mettre des visages sur des noms ; ils se découvrent des préoccupations communes, échangent expériences et réflexions, esquissent des projets et repartent avec un carnet d’adresses et l’assurance de soutiens fraternels .

Jacques Scheuer, sj